1/ Fête et catharsis





LA CATHARSIS : D’ARISTOTE AU SALARYMAN JAPONAIS





Phèdre, 1677, acte V scène 7, Jean Racine
Gravure, Anne-Louis Girodet, 1801.



Catharsis : n.f.

1. Philosophie, chez Aristote, effet de purification des passions que produit la tragédie sur le spectateur.
2. Psychanalyse, libération, sous forme d’émotions, d’une représentation refoulée dans l’inconscient.


Environ -330 av J.C., sous le soleil de l’antiquité, berceau du théâtre apparut deux siècles auparavant, Aristote théorise pour la première fois la notion de catharsis dans La Poétique, qu’il définit ainsi :

« La tragédie est l’imitation d’une action de caractère élevé et complète, d’une certaine étendue, dans un langage relevé d’assaisonnements d’une espèce particulière suivant les diverses parties, imitation qui est faite des personnages en action et non au moyen d’un récit, et qui, suscitant pitié et crainte, opère la purgation (ou purification) propre à pareilles émotions »

On voit donc en sa définition le besoin d’expression d’un besoin, celui de laisser échapper ses émotions par le biais d’une personne qui tel un miroir nous les renvoie tout en nous en délestant.
Afin que la magie cathartique opère dans son fonctionnement le plus efficient, le théâtre fait usage de bien des stratagèmes sur son public, en faisant usage d’un florilège d’émotions comme la pitié, la souffrance, la terreur et autres sensations que tout humain bien portant redoute. Et c’est par ces souffrances qu’occasionne la peur de la condition mortelle des spectateurs que la catharsis alimente le théâtre avec qui elle évolue au travers de notre histoire.
Elle tient ainsi ses origines du théâtre et en exprime sa tragédie, c'est pour cette raison que nombres d’études, d’écrits sur le sujet continuent de se pencher sur la genèse de son domaine d’expression alors que plus de 2000 ans d’histoire se sont écoulés depuis sa création.

En faisant un bon de l’antiquité à une période qui nous est plus actuelle, on note que Freud s'est lui aussi exprimé sur cette idée de catharsis :

« Si la finalité du spectacle dramatique est bien d’éveiller “crainte et pitié”, d’entraîner une “purification des affects”, comme on le suppose depuis Aristote, on peut décrire ce dessein de façon un peu plus détaillée en disant qu’il s’agit d’ouvrir le passage à des sources de plaisir ou de jouissance [...]. »

Freud ouvre ainsi d'une autre manière la porte paradoxale du plaisir dans la notion de catharsis, par la souffrance certes, mais comme un aboutissement qui nous permet de se confronter à nos émotions négatives et nos sentiments refoulés mais surtout de les abandonner et c’est par cet abandon que naît le plaisir de l’apaisement.
On peut donc aisément supposer que la figure contemporaine de la catharsis nous invite à penser que la nature de ce qui nous libère importe peu tant que la finalité de celle-ci nous provoque du plaisir.

Et c’est en 1951 que l’écrivain français Georges Bataille nous fait part de sa pensée sur ce sujet du plaisir par la « destruction » de soi :

« Tout le monde sait que ce qui rend l’homme le plus heureux, ce sont les sensations les plus intenses. Ce qui me paraît le plus intéressant, dans le sens du bonheur ou du ravissement, se rapproche davantage de ce à quoi l’on songe lorsqu’il s’agit de quelqu’un comme sainte Thérèse ou de saint Jean de la Croix que de la première chose à laquelle j’ai assez visiblement fait allusion. L’intensité des sensations est précisément ce qui détruit l’ordre. Et je ne crois pas que cela ait d’autre intérêt. Il est essentiel, pour les hommes d’arriver à détruire, en somme, cette servilité à laquelle ils sont tenus du fait qu’ils ont édifié leur monde, le monde humain, monde auquel je tiens, d’où je tiens la vie, mais qui tout de même porte avec lui une sorte de charge, quelque chose d’infiniment pesant, qui se retrouve dans toutes nos angoisses, et qui doit être levé d’une certaine façon. »

On voit ainsi dans les propos de Georges Bataille qui, sans citer la catharsis, la décrit de façon contemporaine, une mise en relation des sensations et du bonheur intense qui laisse libre cours à l’imagination et aux besoins de chacun. Quelques lignes plus loin, lorsqu’il reprend « l’intensité des sensations » en la caractérisant par « précisément ce qui détruit l’ordre » l’image de la fête en une sensation intense qui détruit l’ordre m’apparaît comme plus évidente encore. En effet la fête nous permet, et nous invite même parfois, à briser les codes du monde diurne.

Si la fête permet à l’Homme d’incarner le héros de l’expression de ses besoins refoulés, la nature première de la catharsis, aristotélicienne incarnée par des personnages dramatiques s’est vue évoluer et devenir plus accessible aussi bien culturellement, financièrement que générationnellement grâce au cinéma et en particulier aux films d’horreur.
Mais nul besoin d’en arriver à des marres de sang ou autres éviscérations pour éprouver des sensations et se décharger. La mort de la mère de Bambi constitue en soi un évènement suffisamment dramatique pour nous mettre face à la dure réalité jusqu’à faire usage de notre potentiel lacrymal. Mais si allumer sa télé pour regarder des films ou des séries est devenu un réflexe incontournable pour bon nombre de personnes en rentrant du travail, c’est surtout grâce à leur caractère immersif voire hypnotisant. En effet une histoire sur un écran permet au réalisateur d’avoir la mainmise sur chaque détail, de l’angle de vue, à la musique et ce qu’il veut montrer de l’ambiance, ainsi que le rythme, toutes ces choses qui peuvent nous transporter et qui font particulièrement sens dans l’horreur et l’angoisse. C’est l’une des raisons qui font de l’écran un moyen de catharsis populaire à la différence des livres qui touchent un public moins large.

Mais s’il y a bien un point commun entre la salle de spectacle et le cinéma, c’est l’obscurité. En effet, l’intimité créée par la pénombre favorise l’absence de retenue, comme le souligne le théoricien du cinéma Laurent Jullier, et nous permet ainsi de nous décharger : « Il est plus facile de laisser couler des larmes dans l’anonymat et l’obscurité ». Et s’il est plus facile de laisser échapper les larmes, pourquoi ne serait-il pas aussi facile de laisser tous ses autres besoins ? C’est à cet endroit que la fête, nous vient à l’esprit, nocturne, au service de nos pulsions, que la lumière zénithale n’oserait éclairer...

C’est ce qu’aborde le géographe Luc Gwiazdzinski lors d’une interview sur son livre Nights Studies de 2020, qui traite des enjeux sociaux de la nuit, pour le magazine Trax :

« La fête c’est une caricature de la nuit, un pic d’interaction entre des personnes. La nuit révèle l’homme. C’est une caricature du jour, les choses sont beaucoup plus contrastées. [...] Pour comprendre une ville, il vaut mieux commencer par sa face nocturne. La nuit révèle beaucoup de choses sur la cité, sa structure, ses flux, son organisation. Survoler Paris en avion et vous comprendrez. [...] Si l’on arrive à cohabiter la nuit, on peut le faire le jour. La nuit convoque des dimensions qui ne sont pas que du domaine de la raison. Je suis prêt à claquer trois fois plus d’argent la nuit que le jour, sans états d’âmes. La nuit convoque tous les sens, met en recul la vue. Il y a des barrières qui tombent avec la fatigue, on va parler du sensible, se confier. [...] La nuit c’est l’ambiguïté entre liberté et contrôle, une position qu’il faut sans cesse négocier, un statut avec lequel il faut ruser. La nuit échappe encore au domaine comptable. Elle existe autrement que par la lumière des Lumières et grâce à elle, nous aussi. On peut remonter de la nuit dans le jour des nuances et ambiguïtés, une sensibilité qui échappe à la froide raison du jour. Dans nos sociétés et nos villes fonctionnelles et aseptisées, la fête nocturne nous permet de nous retrouver. Elles deviennent l’outil du temps commun. La fête peut mettre de la folie, des corps, du frottement, de l’imprévu, de l’aléatoire, de l’improvisation contre le panoptique de nos sociétés. Comme toujours en temps de crise, la fête prend une dimension essentielle et en période de déconfinement la “possibilité d’une fête” est une question éminemment politique et symbolique, un indicateur de bonne santé ou non de nos sociétés. »

Il est ainsi clair que si la nuit est le terrain de jeux de la fête ce n’est pas anodin. Comme une personne qui, privée de la vue verra son ouïe s’affiner, le monde privé du jour compensera par une hypersensibilité. Dans ce monde la citation de Gustave Flaubert pourrait se voir transformer en : La nuit est douée d’une sensibilité absurde, ce qui érafle le jour la déchire. On comprend mieux pourquoi la nuit, énigmatique et libre fait un si bon mariage avec notre besoin d’expression et d’expérimentation et joue avec notre humanité trop souvent binaire (tenue de travail, tenue de soirée).

Si nous en revenons à la première forme de la catharsis qui naît de la dramaturgie théâtrale nous pouvons aisément dresser un parallèle avec la fête. Pour que la fête soit fête et le théâtre théâtre il faut au minimum des protagonistes, des habits de circonstance et un décor en conséquence (afin d’éviter tout anachronisme ou problème de dress code). L’histoire quant à elle n’est là que pour nous divertir, nous instruire et nous purger. C’est ce que l’on retrouve au théâtre avec un scénario déjà écrit ou dans une fête où le scénario est libre, comme une pièce à choix multiples mais dont l’histoire se racontera probablement à la prochaine soirée. La fête nous permet en un sens d’incarner le héros de cette pièce socio-sensorielle tout en étant le spectateur actif de celle des autres et faire ainsi se rencontrer les histoires. Le théâtre et la fête reposent donc sur les deux mêmes piliers qui se font face, des gens qui créent des histoires et des décors (au sens très large du terme) qui les contextualisent, matérialisent.





Pawel Jaszczuk photographe polonais
autodidacte, né en 1978, vit et travaille
à Tokyo. C’est en 2009 qu’il publie cette
série Salaryman entre photographie
documentaire et artistique, nous
dévoilant une culture quelque peu
perdue entre tradition et modernité.



Les réponses de ce questionnaire ainsi que l’évolution de nos besoins de purification ont mit le doigt sur le besoin de l’Homme de s’accorder des moment de purges, des « break » pour rompre avec ce schéma de « métro, boulot, dodo ». La carotte qui éclaire le bout du tunnel de la semaine en quelque sorte.

C’est là qu’intervient selon moi le parfait exemple : celui du salaryman japonais. Qui mieux qu’un homme en costard, cravate, serviette étalé sur le sol d’une station métro sentant la cigarette et l’alcool illustre mieux l’image de la catharsis moderne que ça ? Si ce n’est le même homme mais avec des mocassin en cuir ciré.
Le pays du soleil levant ne connait pas la demi mesure. Se tuer au travail et manquer de le faire pour l’oublier, si ces salaryman avaient une devise ce serait probablement celle-ci. Éduqués depuis l’école primaire à réussir, apprendre à être le meilleur avant d’apprendre à lire pour intégrer un bon collège, qui lui-même nous ouvrira les portes d’un bon lycée, pour pouvoir intégrer une bonne université et ainsi décrocher le sacro-saint travail dans cette entreprise tout en haut de la tour avec une vue imprenable sur Tokyo, à qui l’on donnera son temps, son énergie, sa vie. Ainsi va la vie de la fourmi japonaise (bien qu’heureusement ce cycle tant à se rompre petit à petit) et contribue à faire vivre la fourmilière grouillante de la mégapole, où chaque individu déviant du système de quelque façon que ce soit en est chassé.
De peur que cela lui arrive, il se coiffera comme tous les autres, toute sa vie, il portera tous les uniformes qu’on lui dira de mettre, de celui de l’écolier à celui de travail. Il respectera ses aînés dans tous les domaines que ce soit, et sourira poliment en cas de désaccord (tatemae1) tout en chérissant le jour où ce sera à lui qu’on sourira poliment. Afin d’y arriver, à ce jour, il se lèvera avant le soleil tous les jours de la semaine pour se fondre dans la masse des autres fourmis en costume pour arriver avant son senpai2 qui lui donnera du travail ennuyant et répétitif et qu’il acceptera sans poser de question, à son boss ou lui-même, parce que personne ne conteste ce système, ce système qui pense à leur place, qui les ramène à l’état de machine, les conduit au karoshi3 mais aussi ce système qui fait ses preuves. Alors oui, il acceptera cette pile de dossiers pour ne pas faire dérailler le système en attendant patiemment que son supérieur décide de s’en aller pour partir se dérailler lui-même au karaoké ou l’izakaya4. Et c’est après 10, 12, 14 heures de travail qu’il se rendra dans le quartier de Shimbashi5 avec ses collègues à qui il n’a pas parlé de la journée pour relever la soupape et laisser s’échapper la vapeur de la journée à grand coup de saké et tout autre liquide éthylique, cigarettes, plaisirs charnels, nourriture, musique, etc...
Avant d’être retrouvé quelques heures plus tard couché au sol, inconscient, après avoir manqué son train, la bouche ouverte, sa serviette en guise d’oreiller mais en ayant surtout la sensation d’avoir réussi à mettre en pause cette peur de l’échec...

Il y a plusieurs siècles nous allions au théâtre regarder Phèdre (attention spoiler) mourir sur scène pour se sentir vivant et maintenant c’est par la réunion d’une multitude d’éléments que nous tentons d‘y parvenir en étant non plus le spectateur mais le personnage principal de la situation.
Justement, intéressons-nous à ces éléments. Ce questionnaire m’a grandement aidé à les discerner et ainsi les énumérer afin de me pencher sur le pourquoi de leur nécessité.


1Tatemae : réprimer ce que l’on ressent de négatif afin de renvoyer une bonne image
2Senpai : personne au dessus en âge ou hiérarchie
3Karoshi : mort par épuisement
4Izakaya : bistrot japonais
5Shimbashi : quartier des affaires à Tokyo




L'ALCOOL - 72,6%





Jacques Jordaens, Le Roi boit !, vers 1638–1640, 156 × 210 cm
Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, Bruxelles.




Thomas Lévy-Lasne, artiste peintre Après la fête, huile sur toile, 120x120cm, 2012



« Je me faisais cette réflexion ce week-end... si tu dézoomes, si tu devais expliquer l’alcool à un extra-terrestre...

C’est un jus, facile à se procurer, qui te donne chaud, enlève les soucis, te désinhibe, te désangoisse, te rend euphorique. Et donc la question c’est : Mais pourquoi on le réserve aux moments où tout va bien ?!

Pourquoi on en prend que quand on est entourés de gens qu’on apprécie, qu’on a rien d’autre à faire que de profiter, qu’on a à manger, qu’il fait chaud, qu’il y a pas de prédateur... en gros qu’on a tout pour kiffer ?!

Alors que quand on fait la queue à la Poste, qu’on va demander un prêt à la banque, qu’on passe un examen, qu’on va chez le dentiste, qu’on va voir un spectacle de fin d’année, qu’on va au boulot là on tient absolument à être sobre.

Là on veut vraiment avoir tous les sens en éveil... Être vraiment en pleine possession de nos moyens... Pour jouir de chacun de ces instants magiques que l’existence propose. Alors que c’est là qu’on devrait se pinter la gueule !

Déclaration d’impôts : on devrait être à 3 grammes, visite chez IKEA : coma éthylique.

Qu’est-ce qu’on a besoin de les vivre ces moments ? T’imagines que dans un mariage, la partie où il y a un monsieur qui fait semblant de connaître les mariés, qui dit des trucs gênants que personne comprend... Qui très clairement il refourgue le truc bateau qu’il a dit au mariage précédent en changeant les prénoms... Bref pendant cet interminable seul en scène pseudo mystique... ON EST SOBRES.

Mais qu’en revanche on se nique le foie pour oublier la partie où on aurait fait que rigoler et danser ?! Essaie d’expliquer ça aux aliens !

“Nous notre truc sur cette planète c’est quand on va pas bien on veut vraiment être là... tout bien ressentir... et quand on se marre on essaie vraiment de s’anesthésier l’âme. Si on peut ne pas en avoir de souvenirs c’est idéal.”»


Marina Rollman, Choire ou Boisir
18 octobre 2019, France Inter


Cette réflexion criante de réalisme sous couvert de dérision de l’humoriste suisse Marina Rollman a fait écho aux réponses que j’ai trouvées dans le questionnaire et à l’élément qui m’a été le plus évoqué : l’alcool. On ne peut nier la place que celui-ci occupe lors d’une fête, mais Rollman a raison : pourquoi ?
L’alcool m’a été largement évoqué dans les réponses du questionnaire et apparait comme le principal incontournable de la fête, mais également comme une chose qui lui est réservée, souvent dans un même objectif : pour arriver à lâcher prise. Comme si tous les univers sensoriels possibles et inimaginables ne suffisaient pas et ne suffiraient jamais à surpasser le « pouvoir » de l’alcool et fait de celui-ci le point de départ obligé et systématique de toute fête, à l’instar du « café du matin » pour débuter la journée. Ce verre apparaît donc comme l’eucharistie de la fin de la journée ou de la semaine.
Et c’est en fouillant dans l’histoire que l’on se rend compte de sa place dans la vie de l’Homme, cela fait au moins neuf millénaires que l’on boit de l’alcool. C’est-à-dire que l’idée de jouir de l’ivresse nous est apparue avant celle de transmettre nos connaissances par l’écrit, qui elle, est apparu trois millénaires après. Peut-être aurions-nous dû revoir l’ordre de nos priorités...





DANSER - 69,6%





Gisèle Vienne, Danse Avec la Foule,
France Culture, La Grande Table



KINESPHÈRE
DYNAMOSPHÈRE



Kaiser Paul, Kinesphere, 1999
Heather Hansen, danseuse et artiste américaine,
Emptied Gestures, 2014

La seconde chose qui m’a été le plus évoqué après l’alcool c’est la danse. Étroitement lié à l’effet désinhibant de tout liquide éthylique, ce besoin de se mouvoir (même de façon peu élaborée ou minimaliste) apparait pour bon nombre d’entre comme nous le rite de passage obligé de toute Fête réussie. Il est impossible d’aborder le sujet de l’Homme dans un espace sans aborder la notion de kinésphère. Introduite par le danseur Rudolf Laban, elle définit :

« La sphère autour du corps dont la périphérie peut être atteinte par des membres facilement étendus sans s’éloigner de cet endroit qui est le point de soutien lorsqu’il se tient debout sur un pied ».

Elle évoque donc l’idée du corps en mouvement, son trajet se dessine dans l’espace et crée des connexions avec son environnement spatial, mobile et immobile, qui n’est pas sans rappeler la notion d’espace vital. Cette notion est surtout utilisée en danse et en théâtre et symbolise l’espace personnel de l’artiste.
Non loin de là, et disons même après, nous retrouvons la dynamosphère, qui elle renvoie à l‘expression des émotions que le corps a intériorisées. La dynamosphère, contrairement à la kinésphère, est portée sur l’aspect émotionnel et la création du mouvement. Elle exprime une présence physique qui se perçoit et se ressent au travers de son propre vécu émotionnel. C’est ce que l’on peut retrouver durant la fête : une purgation des émotions par l’abréaction du corps en mouvement.
Après ces quelques explications, la danse nous apparaît ici comme le moyen qu’a le corps de ne faire qu’un avec l’espace, le temps et ainsi les habiter. L’expression ultime de celui-ci et son esprit transmettent des émotions que les mots n’ont pas le pouvoir d’exprimer, que la timidité emprisonne ou que la société interdit. Une danse m’a particulièrement intéressée par sa force, son histoire, et son contexte : le voguing. Elle illustre selon moi parfaitement le besoin et le pouvoir de la danse pour une soirée, une communauté.



V O G U I N G



Teresa Suárez, 2018


Le voguing est une danse, un refuge, une famille, une expression, une danse sociale mais aussi, et surtout, une fête. Né la culture urbaine des battle de danse puis développé dans les ballrooms1, le voguing voit le jour dans les années 1960-1970 dans des clubs gay de New York où se rencontrent, se réfugient et s’expriment les minorités (LGBTQI+, afro) de l’époque et purgent ainsi les oppressions, discriminations, violences quotidiennes de l’époque. C’est une danse, voire un spectacle, tout aussi technique qu’extravagant qui exprime, milite avec le corps ce que les mots ne peuvent dire. Le voguing joue avec les codes de la sexualité, du genre, de la société afin de se les approprier et ainsi les mettre à l’image d’une communauté oubliée qui, l’espace d’une soirée, se sent réellement existé pour ce qu’il est. Cette danse se caractérise par la pose-mannequin et les danseurs se regroupent en équipes appelées houses, et se défient par des chorégraphies lors de « balls ». Le voguing parodie les concours de beauté de « l’élite blanche » et parodie également la surmédiatisation de la mode et s’en approprie les codes mais avec dérision en donnant vit à ces théâtres flamboyants, fait de tenues à paillettes, de maquillage outrancier et de talons vertigineux, très proche donc, de l’univers drag queen.




Trente ans plus tard, le mouvement continue d’exister et inspire largement les personnalités les plus extravagantes comme Lady Gaga et Beyoncé dans « Telephone ». On voit donc par la fête, un moyen pacifique de communiquer, d’exister et de le faire savoir. De rappeler au monde son existence, sa légitimité et son égalité.


1Les ballrooms étaient des lieux où se rencontrait les communautés gays et lesbiennes à la fin du XIXe sièce. Des concours de travestissement s’y organisaient régulièrement. Dans les années 1967, les drag queen afros décident d’ouvrir leurs propres balls, à force de perdre systématiquement face aux drags blanches.




MUSIQUE - 45,2%



S’il y a un point de convergence entre la fête et la danse c’est indéniablement celui de la musique. Une fête sans musique (même très discrète) m’apparaît comme difficilement réussie et une danse sans musique dans un contexte de soirée pourrait au mieux, ressembler à une performance réservée à un public averti, ou au pire, à une gesticulation délirante.

« La danse et la musique sont peut-être la colonne vertébrale de la fête. Elles permettent de manière extraordinaire de dialoguer avec ce corps qui est souvent relégué au second rang de la pensée. »

Gisèle Vienne

Aussi évident et inévitable puisse-t’il paraître, ce point est pourtant l’un des plus complexes de ce mémoire, de par son évidence justement. La notion de musique a vu le jour en même temps que l’Homme qui lui a donné vie, à la préhistoire, comme une évidence, pour l’accompagner dans son quotidien ou marquer les temps forts de son existence. Plusieurs millénaires après, il m’est impossible de prendre les transports en commun ou travailler sans stimuler mon sens de l’audition par ces sons qui portent en eux tout un panel d’émotions.
Alors oui, la musique (de toute sorte) accompagne la fête. Elle est parfois même le point de départ de celle-ci lorsqu’un artiste que vous affectionnez se représente. En un sens, il n’y a pas une grande différence entre un concert des Daft Punk et une soirée électro à La Friche la Belle de Mai (si ce n’est le prix de la place), mais si la musique occupe une telle place dans le monde de la fête, c’est entre autre parce qu’elle à le pouvoir de réunir (ou diviser) les foules. La musique dans le monde de la fête occupe une place communautaire. On distingue d’ailleurs parfois les « tribus » par leurs choix musicaux : les teufeurs, les métaleux, les clubers, etc... et font donc naturellement office de lien social entre les gens et contribuent ainsi à l’harmonisation de l’instant. Dans ces moments de fête où il est parfois compliqué de communiquer par la parole de par le volume sonore, la musique apparaît alors comme un langage universel.
En plus de communiquer avec les gens autour de nous, elle agit comme amorçage cognitif, c’est-à-dire qu’elle guide notre cerveau dans le traitement des informations et la prise de décision. C’est la raison pour laquelle la musique d’un magasin de prêt à porter diffère de celle d’un restaurant étoilé. L’influence de la musique sur le corps est telle qu’elle a été interdite par la fédération française d’athlétisme lors des courses parce qu’à l’instar des produits dopant elle boosterait les performances.





Keita Onishi, Audio Architecture, 2018






DES GENS - 42,2%



Si la musique est étroitement reliée à la danse, cette dernière l’est aux gens. J’en parlais précédemment comme un exutoire, mais sa dimension sociale est incontournable. Effectivement, la fête est avant toute chose un moment de partage qui nécessite par conséquent la présence de personnes pour créer et participer à cette émulation collective où la danse apparaît souvent comme une conversation des corps. Selon le psychologue et danseur professionnel anglais Peter Lovatt, c’est la dimension sociale de la danse qui la rend particulièrement intéressante : « Il a été scientifiquement prouvé que la danse favorise le lien social. La synchronisation qui se produit lorsque les gens dansent ensemble sur un même rythme est un moyen puissant d’établir une connexion. De plus, les contacts physiques induisent des endorphines et réduisent le cortisol, l’hormone du stress, ce qui nous rend également plus heureux·se. »
La présence de l’autre dans le cadre de cette rupture entre deux mondes remet en question la façon que nous avons d’interagir avec. L’espace temps de la fête agit en quelque sorte en huis clos sur ses occupants où tous les « crimes » du jour deviennent ici envisageables et prennent le nom d’« expériences ». Cette version de nous, libérés des chaînes du conformisme, nous laisse à l’abandon de nos envies, entourés de personnes dans le même cas. C’est ainsi qu’en son sein, la fête porte les secrets de toutes sortes de regards, paroles, gestes et entérine implicitement les lois festives. La séduction est sans nul doute l’une des pierres angulaires sociales de la fête et apparait dans cet environnement comme un jeu tacite où l’on gagne si l’on se sent objet de désir. La fête l’a bien compris, c’est la raison pour laquelle le dancefloor des boîtes de nuit prend souvent des allures d’arènes (avec entrée gratuite pour les filles). Mais au-delà de la séduction, cette libération des conventions permet d’établir des liens chargés d’émotions fédératrices qui parfois laissent éclore des facettes de personnalité insoupçonnées chez des personnes qui, dans le monde diurne, nous paraissaient aux antipodes de ce qu’elles sont.

« Cela questionne la place essentielle de la fête dans la société occidentale. Elle (la danse) est marginalisée, mais on voit bien dans les cultures musicales alternatives que l’on cherche quelque chose de beaucoup plus profond : il y a une recherche de soi, d’émotions exacerbées, une quête d’abandon. Je pense qu’on trouve là des recherches d’expériences individuelles et partagées qui touchent à des questions essentielles. »

Gisèle Vienne




Gisèle Vienne, Crowd, 2017




UNE AMBIANCE ATYPIQUE - 30,4%



« Quand on ne peut pas changer le monde, il faut changer le décor. »

Daniel Pennac, La Petite Marchande de prose


Avant de se demander à quoi peut ressembler une ambiance atypique, il faut se demander ce qu’est une ambiance. On peut la définir par le contexte dans lequel une personne se trouve et il se définit par son univers sensoriel. C’est la façon dont les sons, leurs résonances, les couleurs, leurs mariages, les lumières, leurs réflexions, leurs intensités, les matières, les odeurs, les volumes, interagissent les uns avec les autres par le biais de nos ressentis. Ces ambiances ont le pouvoir de nous faire « voyager » et ainsi créer une rupture avec le quotidien et rendre le moment mémorable, littéralement. Si l’on se penche sur les réponses de la fin du questionnaire, quand je demande aux gens de décrire la fête de leur rêve, bon nombre de personnes y placent un cadre, avant même d’évoquer leurs amis, souvent celui de la plage d’ailleurs. On comprend donc l’importance de celui-ci et comment l’ambiance apparaît comme la colonne vertébrale de l’intensité de l’instant. Mais vous trouverez dans la seconde partie de ce mémoire un contenu plus détaillé sur le sujet du lien entre la fête et son espace, qui est au cœur de ma recherche.
Mais profitons de l’évocation de l’ambiance et des lieux de rassemblement pour étendre la réflexion sur l’importance de leurs atmosphères et comment ils contribuent à l’expérience d’un consommateur (au sens large). En effet, si le contexte de la fête est propice aux expériences, la jouissance de l’instant présent constitue une parenthèse idyllique dans le quotidien ; il en est de même pour de plus en plus de lieux commerçants. En effet, cette réflexion autour de l’immersion multisensorielle s’est développée depuis les années 1970, quand le professeur en stratégie marketing Philip Kotler publie “Atmospherics as a Marketing Tool”. Le but de cet article était de mettre en avant l’intérêt du développement de la recherche d’atmosphère, de façon systématique, dans un but d’achat. La bulle utopique qui constitue cet espace temps éphémère qu’est le lieu public repose de cette façon sur le soin accordé à l’atmosphère.

« Dans une boutique, le client ne fait pas forcément attention à la musique, au design ou à l’architecture intérieure, mais à l’ensemble... »

Michaël Boumendil, Designer musical





Kawaii Monster Café, Tokyo




DROGUE - 25,9%



L’un des derniers éléments qui m’a beaucoup été mentionné dans les réponses au questionnaire et sur lequel je suis bien souvent tombée lors de mes recherches sur le sujet de la fête, c’est (évidemment) celui des drogues. En effet, l’usage de celles-ci apparaît comme l’un des comportements inhabituels les plus fréquents que les gens adoptent lors de fêtes. Si la consommation d’alcool semble habituelle dans bon nombre de cultures, on ne peut clairement pas en dire autant de la drogue dont la légalité fait toujours débat (et encore uniquement pour les « moins fortes » tel que le cannabis) dans bon nombre de pays.
Si les risques, aussi bien sanitaires que légaux, sont aujourd’hui une évidence pour tout le monde, qu’est-ce qui peut bien pousser les consommateurs à en faire usage ?
L’adrénaline.
L’idée du risque nous fait nous sentir vivant et occulte de sucroit notre nature mortelle, nous poussant ainsi parfois à embarquer sur le Styx de l’illusion. Le risque, pris en toute connaissance de cause, nous donne l’impression d’être à la fois maître de nos choix, comme celui d’obéir à nos envies au détriment de la bienséance, mais également d’un temps sans temporalité malgré tout bien centré sur le présent. Les drogues jouent donc sur nos perceptions intimes et sensorielles et ont ainsi le pouvoir de nous faire « interagir » avec des univers oniriques. Pour certains, la consommation est généralement à la mesure du quotidien. Plus il est monotone, plus importantes seront les prises, dans l’espoir de trouver un monde fait de plus d’aspérités.

« À mesure que l’être humain avance dans la vie, le roman qui, jeune homme, l’éblouissait, la légende fabuleuse qui, enfant, le séduisait, se fanent et s’obscurcissent d’eux-mêmes. »

Charles Baudelaire, Les Paradis artificiels, 1860

De cette façon, on voit par la prise de drogue la recherche de l’immersion dans un monde extraordinaire (au sens étymologique), raison pour laquelle le parallèle avec le voyage est souvent établi. C’est ainsi que dans les années 1960, le psychédélisme fait son apparition, matérialisant les hallucinations des « voyageurs ».





Verner Panton, Panton Fantasy Landscape, 1970




AFTER SHOT











« Le 17/12/2015 - 02 h 17 : Libres, décomplexés, entre amis, nous nous sentons beaux, nous oublions que le maquillage a coulé, que les pupilles se sont dilatées, que nos visages se sont déformés... Nous profitons simplement de l'instant présent... Et pourtant : 17/12/2015 - 14 h 37 : nous sommes encore emprisonnés par les litres que nous avons bu la veille. Le teint gris, les yeux cernés, les pores du visage dilatés, nous sommes mal et nous nous demandons : À quel instant sommes-nous le plus nous-mêmes ? Sains à notre arrivée ou désinhibés par les frasques de notre soirée ? Perdons-nous vraiment le contrôle? De cette interrogation est venue l'idée d'« After Shot », une série de photographies qui tente de dévoiler à chacun une petite partie de lui, une facette qui n’apparaît peut-être qu'une fois qu'il s'est abandonné et libéré avec une soirée entre amis. De la fatigue au sourire, merci à tous de nous avoir offert cet instant de vous en ce dernier jour de 2015 et en ce premier de 2016.»

Diane Adam et Jean Freddy Cakpo, After Shot, 2016


Par cette série de photos réalisées au nouvel an entre 2015 à 2016 à Paris, le couple passionné d’image, Diane Adam et Jean Freddy Cakpo, illustre les effets de la fête sur nous avec cette question : à quel instant sommes-nous le plus nous-mêmes? Sains à notre arrivée ou désinhibés par les frasques de notre soirée ? En effet, après ce tour d’horizon sur les différentes composantes de la fête, on ne peut nier son impact sur nous et cette série de photos met en image la façon qu’elle a de nous envoûter, nous posséder. Mais est-ce que le cadre dans lequel elle s’inscrit, ce moment où l’on franchit la porte qui sépare le monde de l’attendu et celui de l’inattendu, ne constitue pas en soi l’élément déclencheur de ce conditionnement au bien-être et à l’honnêteté ? Avant même d’être transporté par les effets de l’alcool (ou autre), n’est-ce pas simplement l’atmosphère autour de nous qui nous déconnecte de la réalité ? Finalement, notre état éthylique n’influe peut-être que superficiellement sur notre impression de vérité vis à vis de nous- même... Est-ce éventuellement l’originalité qui nous entoure (du lieu, de la musique, des tenues), qui nous invite à entrevoir la nôtre et à oser sortir du carcan rassurant de la « normalité » ?

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