Vous y êtes, vous n’entendez que très légèrement la musique et le bruit des gens que vous devinez assez fort, vous arborez des choix esthétiques peut-être inadaptés pour ce côté de la porte et la voilà qui s’ouvre... En un rien de temps, une multitude d’informations vous entoure, vous envahit, vous venez d’arriver à la fête.

La fête (et je parle ici de la fête avec un grand « f », comme Fascinant, Fantasque et Fantastique) a toujours fait osciller mon cœur. À la fois fascinée par ce monde étrange de la nuit donnant naissance à la lumière, comme le fait une feuille noire pour le travail du pastel, ses univers intenses où toutes les « folies » esthétiques semblent permises, je suis également terrifiée par la foule et ne saisis pas nombre des mécanismes sociaux. Ce thème de recherche s’est donc imposé à moi comme une évidence.

À l’instar du fond des océans ou de l’univers il m’est apparu comme un vaste monde rempli d’inconnu. Sauf qu’à la différence de ces deux derniers, il est à notre portée, comme une partie d’échec où tout est sous nos yeux, il n’y a plus qu’à jouer...
La fête offre un nouveau monde de possibilités. Nous y cherchons nos limites, nous expérimentons. On se laisse porter, on boit un verre, douze, on rencontre quelqu’un, on se laisse porter ailleurs, on se trouve, on se retrouve, entouré de dizaines de personnes connus ou d’inconnus, peut-être la caissière du Franprix en bas de chez vous que vous n’avez pas reconnu parce qu’elle a lâché ses cheveux ?
Mais vous-êtes vous déjà posé la question de pourquoi vous faites la fête ?
Nous savons pourquoi nous allons au travail, à la poste, chez le médecin, etc... Sur une planète de 7,8 milliards d’humains je ne nourris pas l’illusion d’être profondément unique et les questions qui s’invitent en moi lorsque j’ai un verre à la main, que la musique camoufle presque les rires des gens autour et que mes sourcils sont pailletés, doivent également traverser la tête d’autres personnes. « Pourquoi ai-je pris ce verre beaucoup trop cher sans même m’interroger, pourquoi l’idée de mettre des paillettes dans mes sourcils m’est apparue aussi brillante alors que je sais qu’en allant aux impôts avec, ça ferait de moi une hurluberlue ? Pourquoi là, d’un coup, une nuée d’inconnus va-t-elle considérer comme normal de se mouvoir dans tous les sens ? » Autant de questions et bien d’autres auxquelles j’ai essayé d’apporter des réponses par un questionnaire que vous trouverez en ouverture de ce mémoire. Ce questionnaire a été le point de départ des réflexions et connexions et chacune des questions qui le composent a été pensée, ordonnée de façon à disséquer tous les composants de ce monde obscur qu’est la fête mais également de le prendre avec du recul. Peut-être ne prenons-nous plus le temps de réaliser ce que nous faisons et pourquoi nous le faisons...

La fête possède le pouvoir de mettre tout le monde d’accord. Elle nous remet tous à niveau comme peut le faire un onsen au Japon et ainsi fait se rencontrer les classes sociales, les âges, les genres.
Elle représente également l’exutoire qui nous donne la permission de céder aux interdits, les nôtres et/ou ceux de la bienséance, la morale, la société et parfois même le bon goût. Et s’il est vrai que nous apprenons de nos erreurs, la fête et ses extravagances offrent une parenthèse formatrice des plus efficaces dans la vie de chacun.


« La fête, éphémère, brise parfois le cours d’une histoire. Mais si périssable soit- elle, elle engendre des semences d’idées et de désirs, jusque-là inconnues, et qui, souvent, lui survivent. »

Jean Duvignaud

Mais connaissez-vous un épicentre sensoriel plus intense que celui de la fête ? Pour ma part non, mis à part peut-être le voyage... En y réfléchissant de plus près il n’y a pas tant d’écart entre les deux : se retrouver dans un cadre différent pour y vivre des choses nouvelles, entouré d’inconnus avec qui on va être amené à communiquer en profitant de lumières, de sonorités, d’odeurs qu’il n’y a pas chez nous.

Un espace aussi intense que la fête soulève donc à mon sens des questions auxquelles je vais tenter d’apporter des réponses : pourquoi ce besoin de créer cette faille dans la mécanique du quotidien ? Par quels moyens, rituels tentons- nous d’y parvenir ? Et comment ces moyens, contextes parviennent à nous libérer du poids qu’on est venu déposer ?

Au travers du contexte je veux parler de l’espace et tout ce qu’il englobe. Comment, à notre époque, ce dernier peut-il nous amener à une forme de catharsis moderne, qui passerait, non plus par le reflet de nos angoisses, mais par la libération naturelle et inconsciente de celles-ci. La fête n’est donc pas ici le véritable sujet mais le prétexte qui sert cette étude sur le rapport que nous entretenons avec notre environnement. Comment celui-ci peut-il faire ressortir des choses en nous, influer nos émotions, nos idées et nos comportements ? L’intention dans cet écrit est donc de disséquer toutes composantes et mécanismes de cet espace-temps utopique qu’est la fête. Ainsi nous nous demanderons si cette atmosphère, détaché d’un contexte festif, peut se suffire à elle-même pour nous faire nous sentir tout aussi bien dans les espaces que nous côtoyons quotidiennement.

Cela dit, une situation inattendue est venue bousculer certaines idées que j’avais sur ce sujet... Au moment où j’ai commencé à écrire ces lignes nous étions le dimanche 22 mars 2020. Au moment où vous me lisez, je vous souhaite d’être au travail, non loin de vos collègues ou bien à la terrasse d’un café avec le soleil qui vous caresse le visage ou alors chez vous à votre bureau avant de sortir boire un verre avec vos amis. Mais rappelez-vous de cette période du début du printemps 2020... Le monde entier se battait contre une pandémie et nous avions l’obligation d’être confiné chez nous. Ce confinement à débuté le 16 mars 2020 et nous ne savons pas encore quand le monde reviendra à la «normale». Tout ce que je sais c’est que celui-ci tombe au beau milieu de l’écriture d’un mémoire sur le thème de la fête, c’est assez ironique, non ?
C’est donc depuis cette date que je m’ankylose dans mon appartement, avec pour seule sortie hebdomadaire le ravitaillement en vivres d’un couple de personnes âgées. Pas transcendant pour un samedi soir me direz-vous. Mais l’idée d’être ailleurs avec des inconnus m’apparaissait comme l’exutoire d’une semaine linéaire et nécessitait d’être sacralisé. J’ai donc fait à mon niveau tout mon possible pour profiter pleinement de ce moment afin de rompre avec l’ennui et la répétitivité qui envahissent ma vie en ce moment. J’ai réfléchi à une tenue, je me suis maquillée, parfumée afin de profiter au mieux de cette sortie. Tout en les faisant, ces gestes et l’impatience qui les accompagnaient me rappelaient ceux qui précédaient un moment de fête.
Sauf qu’aujourd’hui nous sommes dimanche, je me suis réveillée à 9h30, fraîche comme la rosée du matin et que mes cheveux ne sentent pas la cigarette.

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